Le mythe de la finance verte

La « finance verte », on en entend parler de plus en plus. La plupart des banques et fonds d’investissement proposent désormais des placements financiers « verts », avec la promesse que notre argent va travailler à « sauver la planète ». C’est d’ailleurs devenu l’un des arguments phare du camp présidentiel : pourquoi s’embarrasser d’une « écologie punitive » lorsque la « main invisible » du marché est là pour guider les investissements vers le zéro carbone ? Nous serions en fait déjà sauvés du changement climatique, grâce à une innovation qui n’existe pas mais va sans aucun doute être permise prochainement par l’action des marchés financiers. La fable est belle, mais personne n’y croit, à commencer par les premiers intéressés : le directeur « investissement responsable » de la banque HSBC l’a admis ouvertement le mois dernier. Avant d’être licencié : crier sur les toits que les banques sont parfaitement au courant de leurs actions négatives pour le climat, ce n’est pas bon pour les affaires. Et pourtant, Alexandre Holroyd, député sortant du camp présidentiel, est le premier défenseur de la finance verte. Et pour cause : il a été l’auteur d’un rapport sur le sujet pour le compte de Matignon. M. Holroyd aurait-il collecté des informations sur la finance, inconnues des banques elles-mêmes, qui permettraient de sauver la planète ? Ou bien s’agit-t-il d’un personnage dangereux et incompétent, à remplacer dès le 19 juin prochain par la candidate de la NUPES pour sauvegarder notre avenir ?


Lendemain de crise

Retournons en arrière. 2008. Nourri par son avidité, le monde financier vient de créer la plus grande crise financière depuis près d’un siècle. Des banques font faillite, des centaines de milliers de personnes perdent leur emploi ou leur maison, la Grèce doit être sauvée de la banqueroute par les autres pays de l’Union Européenne (UE). Il ne fait alors pas bon être banquier.


Mais une autre crise, d’une magnitude incomparable, pointe également le bout de son nez. En effet, depuis plus d’une quinzaine d’années, un groupe d’experts indépendants, le GIEC, affirme haut et fort que nous sommes en train de nous précipiter vers une catastrophe climatique sans précédent, à cause de nos émissions de gaz à effet de serre. Leurs rapports compilant notre connaissance du climat insistent les uns après les autres sur la nécessité d’empêcher tout nouvel investissement dans des projets d’énergies fossiles et d’abandonner les projets existants.


Une poignée de banquiers malins a alors une idée de génie pour rétablir l’image du secteur : ils vont désormais (faire mine de) financer la transition écologique. Cette année-là naît la première « obligation verte », et avec elle, la finance verte. Ce qui n’était que de la communication à l’époque n’a depuis pas beaucoup évolué. Démonstration en trois points.


Qu’est-ce qu’un projet « vert » ?

Le premier argument tient dans le fait qu’il n’y a aujourd’hui simplement aucun consensus sur ce qu’est un projet « vert ». Dans l’imaginaire collectif, cela correspond naïvement à un projet permettant la transition écologique, mais lorsqu’il s’agit de rentrer dans des détails techniques, une définition précise devient bien compliquée à obtenir. Dans les faits, chaque banque ou fonds d’investissement a aujourd’hui ses propres critères, grâce auxquels ils peuvent en pratique choisir de financer ce qui leur convient. La Commission Européenne (CE) a elle-même mis des années à créer une taxonomie du « vert », publiée récemment, et qui inclut d’ailleurs les projets gaziers, émetteurs de gaz carbonique. Une « bonne » classification ne serait cependant toujours pas suffisante.


Pour s’en convaincre, il suffit de prendre l’exemple d’une entreprise carbonée, comme un producteur de pétrole. Cette entreprise pourrait obtenir des financements pour un projet d’éolien, car il s’agit d’un projet « vert » selon la CE. Mais rien ne l’empêche alors d’utiliser les profits pour financer de nouveaux puits de pétrole, son activité principale. Ou même d’utiliser pour cela le financement obtenu, puisque l’opacité du système financier empêche tout contrôle sur son utilisation. Dans le même temps, une entreprise neutre en carbone mais utile socialement, comme une maison de retraite, pourrait être incapable de recevoir des financements car non considérée comme « verte ». C’est pourquoi une classification « verte » ne fait pas de sens sans classification « brune », pour catégoriser les projets dans un cadre plus global, et diriger également les projets de taxes carbones et les désinvestissements. Cette classification n’est aujourd’hui qu’à l’état de projet dans l’UE.


Quel intérêt à financer un projet « vert » ?

D’autre part, la principale motivation du système financier est de générer du profit. Un projet est donc financé s’il est considéré comme suffisamment rentable. Seulement, un projet « vert » peut au mieux être aussi profitable qu’un projet « brun ». Dans la majorité des cas, il sera moins profitable, car les hydrocarbures sont aujourd’hui la source d’énergie la plus efficace connue. Il est alors évident que très peu d’investissements se retrouvent de fait dirigés vers des projets « verts », et ceci même lorsque l’on souscrit à des produits d’épargne « verte ». Les banques et fonds d’investissements sont très clairs sur le sujet : dans leurs contrats d'épargne, ils indiquent que leur première responsabilité est leur responsabilité fiduciaire vis-à-vis de leurs clients, c’est-à-dire de leur assurer le meilleur rendement possible. L’impératif de financer la transition écologique ne vient, au mieux, qu’en seconde position. Ainsi, en réalité, seule une très faible part des épargnes « vertes » et de l’investissement « social et responsable » finance des projets réellement bénéfique pour l'environnement et les personnes.


La transition écologique, ou la mort des banques

Les banques continuent ainsi de façon routinière à financer des actifs « bruns ». Plus elles s'engagent dans des investissements liés aux énergies fossiles, plus il sera difficile pour elles d'arrêter. Pourquoi? S'engager sérieusement la transition énergétique signifierait que ces actifs, qui constituent une très large partie de leur bilan comptable, perdraient du jour au lendemain toute valeur. Ceci serait effectivement cataclysmique pour le système financier : dans une étude publiée l’an dernier, il est apparu que les 11 principales banques de la zone euro se retrouveraient alors en situation de faillite. Elles n’ont donc aucun intérêt à cela, et tout intérêt à maintenir la fable de la finance verte, telle qu’elle existe aujourd’hui.

En conjonction avec les défaillances des taxonomies et l’opacité des investissements ou épargnes « verts », cela montre que la finance verte s'apparente surtout à une forme de greenwashing, plus qu’à une volonté de mener de réelles transformations des modes de production.


Quelle(s) solution(s) ?

A l’évidence, il est impossible pour le système financier d’impulser la bifurcation écologique sans une remise en cause plus profonde. Les experts du GIEC s’accordent à dire que la bifurcation écologique passera par la sobriété énergétique, car les technologies actuelles ne permettent pas de réduire nos émissions de gaz carbonique en conservant le même modèle économique. Remettre notre sort dans les mains des banques, c’est signer l’acte de décès des générations futures, et c’est ce que proposent Alexandre Holroyd et tout le camp présidentiel.


Au contraire, nous pouvons décider d’un vrai contre-pouvoir politique face au pouvoir de l’argent et des grandes places financières. Il est pour cela nécessaire de voter pour les candidat·e·s de la NUPES les 12 et 19 juin prochains, pour engager une vraie bifurcation écologique, la financer efficacement, et redistribuer les profits amassés par le système capitaliste depuis des décennies.


Le lecteur intéressé par le sujet de la finance verte est également encouragé à se référer à l’ouvrage de référence L’illusion de la finance verte (Grandjean, A., Lefournier, J. et Giraud, G., Les Éditions de l’Atelier, 2021), où il trouvera un développement des points abordés ici, et des démonstrations techniques.


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